De soleil, de sable et de sang

Écrit en 2011 dans la perspective du cinquantenaire des accords d’Evian, ce petit ouvrage reprenait les épisodes algériens marquants de l’autobiographie que j’avais publiée au printemps 2008, complétés par le récit d’un nouveau séjour à Annaba fin 2008 ; et, en guise d’épilogue, par une brève analyse historique. Pour diverses raisons, j’ai finalement décidé de ne pas le faire éditer. Aujourd’hui, il ne me paraît pas inutile de témoigner de ce que représente l’Algérie pour tous ceux dont les racines profondes demeurent à jamais enfouies « là-bas ».

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L’insouciance

Par un bel après-midi de juin 1943 à Bugeaud, village du massif de l’Edough, une petite fille vient au monde, un monde dans la tourmente du second grand conflit du siècle.
Avec l’arrêt des bombardements sur l’est algérien à la fin du mois d’août, Bône voit revenir ses habitants réfugiés dans la montagne.
Subtil mélange de sang franc-comtois, breton et creusois, qui se mêle à un quart de sang maltais et autant de sang corse, cette petite fille, c’est moi.

Bône la Coquette est une jolie ville côtière dominée par le massif de l’Edough dont les pentes sont recouvertes d’une épaisse forêt de chênes lièges, et parfois de neige en hiver. Le port, avec son avant-port, sa grande darse et sa petite darse, peut accueillir cargos, paquebots, et jusqu’aux plus gros bâtiments de la marine nationale. Le cours Bertagna est l’épine dorsale du centre-ville.
A l’est du cours, la vieille ville déroule son lacis de ruelles autour de la place d’Armes où règnent marchands de zlabias, de macrouts, de merguez, et une incessante animation. La colline escarpée de l’ancienne Kasbah la surplombe.
Plus au nord, la colline de la Kasbah rejoint celle des « Santons ».
A l’ouest du cours s’étendent des quartiers sans particularité, hormis le fait que nous y habitons ! Vers le nord, au-delà du cours, de la cathédrale et du lycée, le boulevard Narbonne s’enroule au pied de la colline des Santons puis traverse les grappes de villas du quartier de Beauséjour qui s’accrochent, à droite, au relief tourmenté, et descendent, à gauche, vers le tennis club et le stade municipal. Le boulevard poursuit ensuite sa course vers les plages, Saint-Cloud, Chapuis, Toche,... dont le long chapelet s’égrène vers le nord jusqu’au cap de Garde.
A l’opposé, plus loin vers le sud-ouest, la colline de Saint Augustin domine les vestiges romains d’Hippone et les riches cultures de la plaine. La basilique qui couronne la colline abrite une relique sacrée pour tous les Bônois, sans exception : le cubitus droit du saint. De style arabo-byzantin, le sanctuaire est construit en matériaux précieux provenant tous d’Algérie. La plaine s’étale aux pieds de la colline de Saint Augustin, jusqu’aux premières maisons de Bône, mais aussi vers le sud et l’est. A l’image de toutes les plaines côtières de l’Algérie, elle a été conquise sur les marécages alimentés par les oueds stagnant en bout de course dans les dépressions côtières, grâce à l’obstination des gens de peu qui constituèrent les premiers contingents de petits colons. Drainer, assécher, planter, sous les attaques incessantes des moustiques vecteurs du redoutable paludisme, jusqu’à la récompense : vignes, tabac, agrumes et autres fruitiers. Récompense fragile du fait de l’indomptable droit de la nature.

Institutrice respectée, ma mère est aussi une musicienne exceptionnelle. Aussi, opérettes, opéras, mélodies et chants religieux font-ils tout naturellement partie du quotidien de ses deux rejetons. Dès que j’ai six ans, outre la musique, elle m’ouvre les portes de ce qui deviendra une de mes passions : l’apprentissage de la danse classique.
Mon père, lui, est un architecte reconnu, et parfois jalousé parce qu’en grande partie autodidacte, ce qui est aussi une preuve de talent. Il construira le plus bel immeuble de la ville, le Capitole, et son plus bel hôpital, le Centre Hospitalier de Tuberculeux (CHT) des Caroubiers. Somptueuse richesse que nous devons aussi à nos parents : l’amour des voyages et, dès que nous sommes en âge d’y accéder, l’exploration du patrimoine touristique et culturel de l’Europe.

Au début de l’été 1952, séjour dans le Doubs. La colonie de vacances, voisine de l’hôtel, nous intrigue beaucoup. Notre curiosité finit par attirer l’attention d’un garçon qui doit avoir mon âge et qui s’avère être le fils du directeur. La conversation s’engage et là, mon frère et moi subissons un choc : lorsque nous expliquons à notre interlocuteur que nous habitons à Bône en Algérie, il nous regarde, éberlué, et nous demande pourquoi nous ne sommes pas noirs, et si nous vivons dans des cases, et pourquoi nous parlons la même langue que lui, et si nous avons déjà rencontré des anthropophages et des bêtes sauvages. Le premier moment d’ahurissement passé, nous entreprenons de lui expliquer qu’à Bône les immeubles sont comme ceux que nous avons vus en France. Nous lui précisons que ceux des Bônois qui ne sont pas européens ne sont pas noirs non plus, que tout le monde parle le français, et qu’à notre connaissance il n’y a pas plus d’anthropophages que de bêtes sauvages chez nous. Nous ne le reverrons plus guère. Aujourd’hui encore, je ne suis pas sûre qu’il nous ait crus. Depuis, il a dû apprendre !

Le 14 août 1954, au petit matin, nous prenons la route pour Biskra. Pour le plaisir... Dans l’après-midi, par une température extérieure de plus de 50 degrés, nous abordons les gorges d’El Kantara qui s’ouvrent, au sud, sur les « Portes du Désert ». Enfin, Biskra ! Après nous être abondamment désaltérés au bar de l’hôtel, nous dirigeons nos pas vers la palmeraie de l’oasis. Indicible bien-être dû à la fraîcheur des lieux, à la noble élégance des grands arbres chargés de dattes, au bruit de l’eau qui coule dans de petites rigoles. Après dîner, nous regagnons nos chambres. Derechef, l’étuve. Enfin, le matin arrive : en route, pour aller « voir le désert » ! A la sortie de Biskra, il étend majestueusement ses dunes et ses rochers, rouges comme le sable, à l’infini, sous un ciel d’un bleu incroyablement intense et un soleil déjà écrasant, aveuglant. Vision grandiose, à couper le souffle ! Je me l’approprie instantanément comme une vision de premier jour du monde. Cette vision minérale ne m’abandonnera jamais. En fin de matinée, ce 15 août 1954, nous repartons pour Bône par le même chemin, retrouvant les mêmes incroyables panoramas, et totalement conquis par l’indicible splendeur du désert. Nous ignorons que, ce faisant, nous traversons la région qui, dans deux mois et demi, verra naître la sanglante rébellion.

Bravant la réticence de sa hiérarchie, ma mère a pris l’initiative d’introduire, dans le programme qu’elle enseigne en CE1, l’histoire et la géographie de l’Algérie. Elle estime que les affluents de la Loire ou « nos ancêtres les Gaulois » ne concernent finalement qu’un effectif assez restreint de son public. Mon petit manuel d’histoire de l’Afrique du Nord m’éclaire un peu sur l’origine des différentes populations. Pour ne parler que de la région de Bône, je vois se succéder, au fil des pages, tribus numides locales (Massinissa, Jugurtha), Phéniciens, Carthaginois (Hannibal et les guerres puniques), Romains qui ont fondé Hippo Regius, Vandales, Arabes, Génois, troupes de Roger II de Sicile, troupes de Charles Quint, Ottomans, et finalement Français. Un perpétuel champ de bataille, flux et reflux successifs noyant chaque tentative de retour à la paix. Depuis 1830, le dernier arrivant est apparemment la France. Lors de la « conquête », elle a trouvé les acteurs des flux et reflux antérieurs, « les indigènes ». Et avec des gens venus d’un peu partout, « les européens », elle a décidé d’organiser le pays à sa manière. De nombreux juifs étaient là avant 1830 : un peu indigènes donc, mais considérés comme des européens, parce qu’un ministre, Monsieur Crémieux, leur a donné la nationalité française.
Dans le spectacle qui s’offre à mes yeux, ce qui me pose question tient à la disparité des règles du jeu. Pourquoi les indigènes peuvent-ils avoir deux femmes ou trois ou quatre ? Maman m’explique que ce que le Coran permet aux musulmans, l’Évangile ne le permet pas aux chrétiens que nous sommes.
La confusion s’aggrave dans ma tête lorsque, à l’occasion d’élections dont l’objet m’échappe totalement, la maîtresse nous dit que l’école sera fermée pendant deux jours : les locaux doivent servir aux opérations électorales du « deuxième collège ». En fait, ce mot désigne des catégories d’électeurs : le premier collège, c’est « presque tous les européens » et certains « notables indigènes » ; le deuxième collège, ce sont d’autres indigènes de sexe masculin qui ont le droit de voter parce qu’ils sont suffisamment instruits. Pas les autres, et pas les femmes !
Essayer de démêler l’écheveau des statuts administratifs successifs qui, tout au long de la période dite « coloniale », ont prétendu définir les liens entre l’Algérie et la France et organiser une population aussi éclectique, c’est tenter d’explorer des méandres qui me sont, à cette époque, totalement inaccessibles. La suite me montrera que je n’ai pas l’exclusivité de cette incompréhension. Pour l’heure, je suis invitée à prendre part à la folie des hommes.


Le drame

Un mois après notre escapade à Biskra, un tremblement de terre détruit complètement Orléansville, à l’ouest d’Alger, entre le 9 et le 16 septembre 1954 : plus de mille morts, des centaines de milliers de sans-abri.
Première prise de conscience de la violence aveugle, celle de la nature toute-puissante.

Le 1er novembre, les informations de Radio Alger nous apprennent qu’un car a été attaqué dans la nuit entre Biskra et Arris et qu’il y a eu deux morts : le caïd de M’Chounèche et un instituteur tout frais arrivé de France, dont l’épouse est gravement blessée. Mes parents évoquent aussitôt « 45 ». Ils m’expliquent que, le 8 mai 1945, des émeutes ont éclaté à Sétif et à Guelma. Des centaines d’européens ont été tués, égorgés, mutilés, par des indigènes, ce qui a entraîné une riposte de l’armée et des européens. Il y a probablement eu plusieurs milliers de morts.
Tout au long de ce mois de novembre, la Dépêche de Constantine déverse son lot d’attentats, de sabotages, et le récit des accrochages qui opposent les « terroristes » et l’armée. Pour l’essentiel, tout se déroule dans les Aurès où sont envoyés des renforts sur décision du Président du Conseil, Pierre Mendès-France. Au fil des jours, j’apprends que les terroristes s’appellent des fellaghas et qu’ils sont organisés au sein d’une bande qui s’appelle le FLN. Les chefs du FLN ont promis de se battre pour « l'indépendance nationale et la restauration de l'État algérien souverain ».
Pourtant, lorsque j’ai appris l’histoire de l’Algérie, j’ai cru comprendre qu’en 1830 une partie de l’Algérie était sous domination turque. En reprenant méthodiquement les étapes de cette histoire, je retrouve les vagues successives d’envahisseurs qui mettent la région sous leur domination. Et je ne comprends pas lequel de ces « Etats algériens souverains » devra être restauré. Chaque matin j’épluche le journal, en quête de l’évolution des opérations sur le terrain, afin de recadrer les opérations fictives qui constituent l’essentiel de nos jeux du jeudi après-midi et du dimanche, chez mes cousins. Cette manière de faire pourrait paraître dangereuse pour l’équilibre de nos psychismes tout neufs. Mais, dans la tragédie qui s’ouvre, lequel des partis en présence se soucie-t-il des dégâts que les attentats et leur répression produisent sur le psychisme des enfants d’Algérie ? L’intrication permanente d’une réalité imposée et des scénarios que nous bâtissons sur cette réalité nous permettra d’affronter de manière moins destructrice les atrocités dont nous serons, de plus en plus souvent, les témoins.

Je me sens héroïque lorsque, un lundi matin au lycée, la fille du maire d’un village de la plaine de Bône me dit : « Hier, nous t’avons vue passer dans le village en voiture avec ton père. C’est même la seule voiture que nous ayons vue de tout l’après-midi. Vous n’avez pas peur ? » Peur ? Non… Je mesure, à ce moment-là que, en quelques semaines, beaucoup de gens ont appris à avoir peur. Certains n’osent même plus aller jusqu’au cap de Garde ! Il me semble que ce n’est pas la bonne méthode. En tout cas, ce n’est pas celle des parents. Aussi longtemps que cela ne sera pas interdit, ils n’hésiteront pas à nous emmener à Bugeaud, à Philippeville, à Constantine.
Entre Noël 1954 et le 1er janvier 1955, c’est pour Alger que nous partons. En voiture, bien sûr. Nous sommes reçus chez des cousins de mon père que nous aimons beaucoup et qui nous le rendent bien. Nous avons de leur bouche confirmation de ce qui nous était apparu en entrant à Alger : la capitale est très calme, ce qui les conduit à admettre, un peu vite aux yeux des parents, que ce qui se passe dans l’est est momentané. Maman a toutes les peines du monde à les convaincre que, vraiment, la situation est sérieuse et que leur insouciance risque de ne pas durer. Et moi, je suis étonnée : maintenant que Paris a l’air de se rendre compte de notre existence, voilà que les habitants de « notre » capitale pensent que nous exagérons. Sommes-nous à ce point si peu de chose, à Bône ?

Début 1955, le gouvernement de Paris prend trois décisions : augmentation des effectifs militaires envoyés en Algérie ; proclamation de l’« état d’urgence » avec mise en œuvre d’un « couvre-feu » ; instauration de la « censure ». Les jours suivants voient fleurir des chicanes en grillage aux portes des magasins. Les clients les franchissent un par un et subissent une fouille. Les portes des bus sont aussi équipées de chicanes pour éviter le jet de grenade dans le bus. Les fenêtres des bâtiments publics s’habillent de grillages.
Le lycée n’y échappe pas : nous voilà en cage, comme des singes. Une autre mesure est destinée à accroître la sécurité en ville : la création d’ « Unités Territoriales » (UT), constituées de réservistes locaux non rappelés sous les drapeaux. Ils font des patrouilles et ils montent la garde, à tour de rôle, devant tous les bâtiments recevant du public, en particulier les établissements scolaires. Dès cet instant, les entrées et sorties de classe se déroulent sous l’œil vigilant de nos UT, tous bônois.
La censure, elle, consiste à soumettre tous les moyens d’information, les journaux, les radios, à un contrôle sévère. Il ne faut pas fournir de renseignements aux terroristes, et il faut filtrer les mauvaises nouvelles pour ne pas démoraliser la population civile... Apparemment, à Paris les ministres ne connaissent pas l’efficacité du « téléphone arabe ». La censure ne peut rien contre lui. Nous apprenons à vivre avec toutes ces nouvelles contraintes.
Le couvre-feu surtout : aux beaux jours, les Bônois aiment aller manger des merguez et des brochettes, le soir, à La Grenouillère « Chez Redzin », ou à « Bagatelle » plage Chapuis, lorsque enfin la température fraîchit. Il nous faut maintenant composer avec l’heure fatidique, qui variera selon la gravité de la situation. Les cinémas suppriment leurs séances du soir. Nos galas de danse et spectacles lyriques sont désormais programmés en fin d’après-midi.

Le 20 août 1955, comme trop souvent, mon père part au petit matin, dès la fin du couvre-feu, faire la tournée de ses chantiers jusque dans la région de Khenchela. En fin de journée, il revient, entier mais quelque peu retourné par les scènes macabres qui ont jalonné sa route. Il a atteint Khenchela sans problème majeur dans la matinée. En revanche, son retour par Le Kroubs, Oued Zenati et Guelma a été cauchemardesque. Des voitures et des scooters calcinés, leurs occupants mutilés. L’horreur ! Et il a roulé, roulé, foncé. Plusieurs Bônois, ce jour-là, n’ont pas eu sa chance.
Dans les jours qui suivent, les atrocités se poursuivent. Tandis que le FLN, mais aussi des indigènes locaux, hommes et femmes surexcités, massacrent des centaines de civils, européens ou non, la violence de la riposte armée est telle que l’insurrection est contrainte de marquer le pas. Au prix de plus de mille morts. La France nous envoie de nouveaux hommes de troupe ; le Parti Communiste Algérien, dont je découvre l’existence à cette occasion, est interdit ; Alger est à son tour soumise à l’état d’urgence et, bientôt, au couvre-feu.

A Paris, en décembre 1955, il n’y a plus d’Assemblée Nationale. Les électeurs doivent en choisir une autre... pour résoudre le problème algérien. En janvier 1956, Ferhat Abbas et tous ses amis rejoignent le FLN, et la nouvelle Assemblée est élue ! Le nouveau Président du Conseil s’appelle Guy Mollet. Il crée un nouveau ministère : le ministère de l’Algérie. C’en est fini du Gouverneur Général.
Je commence, pour ma part, à comprendre que dans la tourmente qui s’est abattue sur l’Algérie, il n’y a pas deux armées qui s’affrontent mais de multiples intérêts difficiles à concilier. Il n’y a pas deux camps. Il y en a beaucoup plus ! Parmi les colons, il y en a quelques dizaines, les « gros colons », qui ont fini par regrouper des superficies immenses de bonnes terres où ils font travailler des indigènes pour des salaires très bas, trop bas. Bon nombre d’entre eux sont députés ou sénateurs à Paris. Quand une proposition leur déplaît, ils s’emploient à convaincre leurs amis, qui, là-bas, n’y connaissent pas grand-chose, de faire tomber le gouvernement. Et du côté des indigènes, le journal m’apprend que le FLN massacre de plus en plus souvent les habitants des mechtas qui refusent de se joindre à la rébellion, de lui payer un impôt et de lui fournir des caches.

Le 6 février, Guy Mollet est accueilli à Alger à coups de tomates et œufs pourris. Il s’avoue bouleversé d’avoir vu et entendu à Alger tant de gens de condition modeste hurler leur colère. Sans doute s’imaginait-il que tous les européens d’Algérie sont à l’image des gros colons et de leurs amis qu’il côtoie à Paris !

Après l’Indochine en 1954, c’est au Maroc que, début mars 1956, la France concède son indépendance. Cette décision est, elle aussi, l’aboutissement d’un cortège d’atrocités dont nous ne connaissons que trop l’ampleur.
En mai, c’est la Tunisie qui, à son tour, accède à son indépendance.
Alors s’enracine viscéralement en moi cette certitude : ma terre, elle est ici. J’y suis née, et mes parents y sont nés, et mes grands-parents paternels y sont nés. Pendant toutes ces générations, c’est ici que nous avons tous vécu. Moi, je suis déjà allée en France, mais plusieurs de mes grands-oncles et grands-tantes maltais n’y ont jamais mis les pieds, pas plus qu’à Malte, d’ailleurs. Si la France décidait que l’Algérie est un « état souverain », où iraient-ils ? Sûrement, les dirigeants du FLN les chasseraient ou les tueraient. Pourtant ils sont Français puisqu’ils sont nés ici. On ne leur a pas demandé où ils voulaient naître. Maintenant, leur pays est ici. Ils n’en ont pas d’autre !

Le 18 mai, une embuscade tendue dans les gorges de Palestro coûte la vie à 18 jeunes appelés qui viennent d’arriver en Algérie. Leur martyre se poursuit « post mortem » sous les couteaux d’une population locale rendue hystérique par les opérations de ratissage et par les appels du FLN à l’extermination des soldats français. Palestro n’est pas dans les Aurès. Palestro est en Grande Kabylie, tout près d’Alger. Cette fois la guerre est totale, atroce et barbare. Les tentatives avortées de pacification et d’intégration ont perdu tout sens. Nous voilà tous enfermés dans l’engrenage de la violence aveugle.

Chez les rebelles aussi, il existe apparemment plusieurs camps. Depuis quelques temps, les assassinats d’indigènes par les rebelles sont de plus en plus fréquents, surtout dans l’Algérois. Ce ne sont pas des notables, amis des européens. On dirait que ce sont aussi des rebelles.
En mai 57, les habitants, hommes et bêtes, d’une mechta du douar de Melouza, au sud de la Kabylie, sont massacrés avec le raffinement que nous ne connaissons que trop. Plusieurs centaines de morts. Le FLN tente d’imputer ce crime aux parachutistes, mais l’enquête effectuée dans les mechtas voisines révèle que les hommes de la mechta décimée soutenaient le MNA de Messali Hadj et qu’ils ont refusé de rejoindre le FLN.

Le début de l’année 1958 nous gratifie d’une information réjouissante : les ressources pétrolières du Sahara sont désormais mises en exploitation. Mon cynisme naissant me conduit à penser que ce que nos souffrances n’ont pas su induire d’intérêt de la part des métropolitains, peut-être le pétrole le pourra-t-il. L’Algérie n’est plus uniquement un boulet pour la France, elle devient une
« ressource économique ». Ce que ma naïveté me masque encore, c’est que le pétrole fait aussi de l’Algérie un territoire économiquement autonome. Et une proie susceptible d’attiser bien des convoitises.

Au même moment, et après quelques mois de calme relatif, l’est algérien est revenu sur le devant de la scène. En cause, les relations franco-tunisiennes : les rebelles du FLN stationnés en Tunisie s’ingénient à envenimer les relations entre la France et la Tunisie toute neuve, chaque fois que se dessine une ébauche de dialogue constructif. Mi-janvier, l’incursion de fellaghas à partir du village tunisien frontalier de Sakhiet Sidi Youssef, à l’est de Souk-Ahras, provoque un accrochage très rude avec une patrouille française. Les rebelles se replient alors en territoire tunisien, et la patrouille est obligée de les laisser filer : défense lui est faite par le droit international de pénétrer en territoire étranger. Bilan : 14 soldats tués, 5 autres faits prisonniers. Refus du FLN de les libérer. Le Président du Conseil signifie fermement le mécontentement de la France à Monsieur Bourguiba : un nouveau manquement de la Tunisie à un minimum de neutralité conduirait la France à se considérer en état de légitime défense.
Le 7 février, un avion en patrouille dans la région essuie des tirs de mitrailleuses provenant du même village de Sakhiet. Le 8 février, scénario identique, mais l’avion est touché et il se pose en catastrophe. La coupe est pleine : une escadrille s’en va bombarder le repaire des rebelles, faisant plusieurs dizaines de victimes dans les rangs du FLN, mais aussi dans la population civile. Pourtant clairement et fermement annoncée, cette réplique aérienne à la provocation du FLN déclenche un tollé international. A la demande de la Tunisie, l’ONU « offre » à la France une mission de « bons offices » sur le différend qui l’oppose à la Tunisie, mais aussi sur la question algérienne. Ainsi, la rébellion algérienne n’est plus un douloureux problème national ; c’est désormais une question internationale. Le gouvernement français ne s’en remet pas. Après avoir chancelé pendant quelques semaines, il tombe le 15 avril. Cette fois, les efforts du président René Coty pour trouver un candidat à la Présidence du Conseil demeurent totalement improductifs. Et les attentats reprennent de plus belle, surtout à Alger où la population civile est de plus en plus exaspérée. A l’évidence, les « bons offices » ont donné un nouveau souffle aux rebelles.

Début mai, Ferhat Abbas déclare que le FLN est prêt à négocier avec la France sur la base de l’indépendance algérienne. Pierre Pflimlin, sollicité par le Président Coty, déclare qu’il entamera des négociations avec le FLN s’il devient Président du Conseil. Alors les officiers ne comprennent plus pourquoi ils se sont battus pendant près de quatre ans. Pour eux, c’est en 1954 qu’il fallait négocier. Ils estiment que maintenant, c’est trop tard. Les centaines de milliers d’hommes engagés dans les combats n’avaient rien demandé. On leur a commandé de combattre le FLN, et ils l’ont fait. Ils ont tout donné, jusqu’à leur vie, pour une terre qu’ils se sont mis à aimer. Ils ont fait tout ce que la France leur commandait, y compris d’éviter de déplaire à tous les autres camps :
les « gros colons », les « petits pieds-noirs », les civils indigènes, les Américains, Nasser, Bourguiba, l’ONU. Ils ont souvent dû ravaler leur colère et leur honte, parce que les soldats doivent obéir. Tout cela pour rien ? Ce n’est pas possible. La France ne peut pas changer d’avis maintenant ! Après le sacrifice de tant de gamins qui savaient à peine que l’Algérie existait quand ils sont venus y laisser la vie !
Et le 9 mai se produit le « coup de chaud » qui fait exploser la bouilloire algéroise : le FLN fusille trois militaires français « prisonniers de guerre », sans autre forme de procès.
Le 14 mai au matin, nous découvrons le télescopage de deux réalités : la parisienne et l’algéroise. La veille, à Paris, Pierre Pflimlin a sollicité les suffrages de l’Assemblée pour former un nouveau gouvernement. Dans son discours d’investiture, il a benoîtement demandé à l’armée et aux civils d’Algérie de continuer à se faire tuer pour l’honneur de la France, pendant que s’engageraient des pourparlers en vue d’un cessez-le feu, que le FLN rejette régulièrement depuis des années, et en toute logique, puisque c’est l’indépendance de l’Algérie qu’il veut. Pendant ce temps à Alger, ce même 13 mai, sous la conduite du général Salan, l’armée rendait un hommage solennel aux trois soldats fusillés par le FLN. Et la population exprimait une fois de plus son désarroi et sa volonté de voir l’Algérie rester française.
Au moment de la dispersion, un cri a jailli dans la foule : « Tous au GG ! » (le GG, c’est le Gouvernement Général). Les Algérois se sont emparés du bâtiment et ont passé par les fenêtres tous les dossiers qui leur tombaient sous la main. Et puis ils sont ressortis et se sont installés sur la place du Gouvernement Général, le « Forum ». Et le général Massu a constitué un « Comité de Salut Public ».
Quand la nouvelle est arrivée à Paris, Pierre Pflimlin n’était pas encore investi. C’est Félix Gaillard, le précédent Président du Conseil, qui a dû gérer la situation. Il a confié au général Salan les pouvoirs civils et militaires. Et il a recommandé de ne pas tirer sur les manifestants. Dans la nuit, les députés ont investi Pflimlin qui a aussitôt réuni son Conseil des Ministres pour savoir ce qu’il fallait faire de l’insurrection d’Alger : punir les officiers rebelles, comme le général Massu, ou approuver sans approuver tout en approuvant. Le Conseil a finalement décidé qu’il ne fallait pas désavouer la décision prise par Félix Gaillard. Pierre Pflimlin a confirmé au général Salan qu’il détenait bien les pouvoirs civils et militaires. Et Salan n’a pas désavoué Massu.
Quelques jours plus tard, je vois apparaître un nouvel acteur : le général de Gaulle déclare que le régime des partis a conduit la France au bord du gouffre. Il dit aussi qu’il sait comment la sortir du chaos. Il ajoute que le problème algérien ne regarde que la France, et pas l’étranger. Mais il ne dit pas comment, lui, il le résoudrait.
Jacques Soustelle, ancien Gouverneur général, entame une tournée en Algérie.
Fin mai, il est à Bône. Du haut du grand balcon de l’Hôtel de Ville, il peut contempler les dizaines de milliers de Bônois, indigènes et européens, massés du haut en bas du cours, qui lui expriment leur joie et leur espoir.
Il termine son discours - dont je n’ai pas le moindre souvenir - par un sonore « Vive l’Algérie française ! » qui provoque une immense clameur, suivi d’un « Vive de Gaulle ! » qui n’atteint pas le même score à l’applaudimètre.
Le 27 mai, le général de Gaulle déclare qu’il a entamé « le processus régulier de constitution d’un gouvernement » et demande à tous les militaires d’Algérie de rester exemplaires. Pflimlin hurle à la manipulation. Le lendemain, il jette l’éponge. Alors que nous pensons que le général de Gaulle va former un nouveau gouvernement, il fait savoir au Président de la République que le processus habituel d’investiture a fait la preuve de son inefficacité.
C’est bien vrai, mais alors, c’était quoi son « processus régulier » d’hier ? Il exige une révision de la Constitution, ainsi que les pleins pouvoirs, faute de quoi il rentrera à Colombey. Pauvre Monsieur Coty ! Le voici dans l’obligation de choisir entre une légalité moribonde, sans de Gaulle, ou de Gaulle par des voies peu conformes à la constitution. Piégé entre la pagaille et une manière de chantage, il déclare que lui-même se démettra de son mandat de Président de la République si les représentants du peuple « refusent la candidature du plus illustre des Français » !
Tractations, hurlements, ralliements, retournements de vestes... Le royaume d’Ubu !
Le soir du 1er juin, nous apprenons que l’Assemblée a voté l’investiture du général de Gaulle comme Président du Conseil. Il a rassuré les députés en leur disant qu’en aucun cas il n’associerait les militaires à son gouvernement. Pour lui, il s’agit maintenant de rétablir l’ordre républicain en Algérie et de donner une nouvelle Constitution à la France, avec un pouvoir exécutif plus fort. Rien sur ses intentions quant à notre avenir à nous. La France, d’abord. Le voilà dans la place. La Quatrième République s’est fait hara-kiri. Deux jours plus tard, il obtient les pleins pouvoirs pour six mois, et les pouvoirs spéciaux pour régler la question algérienne. Le cirque est fini. Les choses sérieuses commencent.
Il s’envole pour Alger : « Je vous ai compris ! », et le Forum chavire de bonheur.
Puis Mostaganem : « Vive l’Algérie française ! ».
Enfin, Bône ! Les parents ne font aucunement obstacle à ma décision d’aller entendre et voir
« le plus illustre des Français ». Grimpée sur les grilles d’un magasin, exactement en face du grand balcon de l’Hôtel de Ville, je domine une véritable marée humaine. Les militaires ont joué les transports en commun pour convoyer les indigènes de la plaine. Soldats, civils indigènes et européens, du bled et de la ville, se trouvent mêlés les uns aux autres sans crainte ni haine. On rit, on chante, on s’embrasse, tout le monde parle à tout le monde, en français, en arabe, en sabir, en pataouète. De mon observatoire, je m’applique à graver dans ma mémoire ces scènes auxquelles j’aspire depuis si longtemps. Pourvu que de Gaulle ait vraiment la solution pour souder cette fraternité ! Sinon, ces gens qui s’embrassent aujourd’hui s’entre-égorgeront demain.
Au grand balcon apparaît un groupe au sein duquel la foule reconnaît Jacques Soustelle. Comme une semaine auparavant, il fait un triomphe, tandis qu’un nouveau personnage vient se joindre au groupe qui s’efface : Charles de Gaulle, qui les dépasse tous d’une tête au moins.
La voix grave et puissante recouvre tout le cours : « De Dunkerque à Tamanrasset, cinquante cinq millions de Français ! » Clameur immense. Pourquoi personne n’avait-il dit cela, avant aujourd’hui ? « Vive la République ! Vive l’Algérie ! Vive la France ! » Le balcon se vide, les vivats finissent par s’éteindre, et la gigantesque foule s’écoule sans heurts, dans l’allégresse qui aimerait durer toujours.
En quittant l’Algérie, de Gaulle remet à Salan les pouvoirs civils et militaires. La sédition est terminée. De ce premier voyage, je retiens surtout la décision de donner immédiatement à tous les habitants d’Algérie la citoyenneté française « pleine et entière, avec les mêmes droits et les mêmes devoirs ». Je suis convaincue que cette mesure est indispensable si l’on veut rendre la paix à notre terre et à sa population. Et les « gros colons » qui y ont été si longtemps opposés n’ont rien objecté. Peut-être qu’il suffisait d’être ferme, sans leur demander leur avis.

Le 19 septembre, la presse annonce la création du Gouvernement Provisoire de la République Algérienne présidé par Ferhat Abbas. Si je comprends bien l’analyse qu’en fait le journal, les chefs du FLN prennent exemple sur les hommes politiques français : ils se chamaillent, eux aussi, beaucoup. Ce serait bien, si cela refroidissait les fellaghas. Mais, il ne faut pas rêver. Ni notre charivari du printemps ni les bisbilles entre leurs chefs n’ont entamé la détermination du FLN dont les attentats, embuscades, et autres réjouissances n’ont qu’à peine marqué le pas.

Le référendum du 28 septembre soumet à l’approbation du peuple français, de TOUT le peuple français, indigènes - hommes et femmes - inclus, le projet de Constitution pour la Cinquième République.
Cela n’est pas du goût du FLN qui menace de représailles les indigènes qui voteraient « OUI » et n’hésite pas à égorger des femmes indigènes qui ont osé s’inscrire sur les listes électorales. En Algérie, près de 80 % des électeurs inscrits se rendent aux urnes. Le OUI recueille plus de 95 % des suffrages exprimés. En France, les scores sont plus nuancés. En Algérie comme en France, beaucoup plus que leur sentiment sur la Constitution de la nouvelle République, c’est leur appréciation de l’aptitude du général de Gaulle à gérer le problème algérien selon leurs vœux que les électeurs ont exprimé. Chacun voyant, bien sûr, midi à sa porte.
A la fin de l’année 1958, la normalisation est terminée, et le 13 mai rangé aux archives de l’histoire. Dans la catégorie des avortons. Le 20 décembre, la Quatrième République rend son dernier soupir. Le lendemain, la Cinquième République voit le jour. Charles de Gaulle en est, évidemment, le premier président.

Fin juin 1959, le rideau tombe pour moi sur le lycée Mercier après ma réussite au premier bac. Nous préparons notre départ pour la France. Mon père, lui, restera à Bône : il tient à terminer la construction de l’hôpital des Caroubiers. Mi-août, notre cadre de déménagement est embarqué sur un bateau en partance pour Marseille.
Et nous nous envolons vers Paris, en disant AU REVOIR à notre Algérie.

Les dernières convulsions

Nous habitons, à Sceaux, un petit immeuble proche du parc du château. Le lycée Marie Curie m’accueille en terminale. C’est dans ce nouvel environnement que je continue à suivre les convulsions qui secouent notre Algérie.

Le 16 septembre, le Président de la République a définitivement douché nos derniers espoirs : l’autodétermination est offerte à la « nation algérienne en devenir », au terme d’une période de pacification. A Paris, si la plupart des partis, hormis les extrêmes, adhèrent au contenu du discours, des déchirements convulsifs agitent les gaullistes. Une faille se dessine de plus en plus nettement entre ceux qui ont ouvert la route du pouvoir à de Gaulle au moment du 13 mai, et ceux qui surfent désormais dans le sillage de sa politique. En Algérie, les associations qui regroupent les partisans de l’Algérie française sont de plus en plus nombreuses, et forcément de plus en plus disparates. Entre le maintien du statu quo colonial cher aux gros colons et une intégration fraternelle souhaitée par beaucoup de petits pieds-noirs et un bon nombre d’indigènes, en passant par l’angoisse de l’armée de s’être battue pour rien, le seul facteur commun tient à ces deux mots : Algérie française. Ces deux mots suffiront à classer dans la catégorie « activistes », voire « fascistes », tous ceux qui, quelle qu’en soit la raison, ne peuvent se résoudre à l’abandon de l’Algérie.

Au début du mois de janvier 1960, l’émotion que suscite la mort accidentelle d’Albert Camus, né à Mondovi près de Bône, et Prix Nobel de Littérature en 1957, m’incite à entamer la découverte des œuvres de cet écrivain pied-noir.
Je me plonge dans « Actuelles III : Chroniques algériennes, 1939 - 1958 », et je retrouve les statuts inextricables, la surdité de la Métropole, l’égoïsme des gros colons. Ce qui me frappe par-dessus tout, c’est le désarroi de Camus, si semblable au nôtre et si humblement exprimé. Par sa plume, tout a été dit. Et rien n’a été entendu. Sa disparition lui épargnera l’horreur du dernier acte de la tragédie, cette haine aveugle qu’il redoutait tant tout en la pressentant inéluctable.

Le désespoir commence à faire son œuvre. Pour la première fois, une confrontation sanglante oppose pieds-noirs et forces françaises. Le soir du 24 janvier 1960, 22 morts et 147 blessés, gendarmes et civils, consomment la rupture entre les Français d’Algérie et la France. Le 29 janvier, de Gaulle fustige dans un même élan fellaghas et « activistes ». Notre tort est bien toujours le même : être nés là où nous sommes nés, et avoir l’outrecuidance d’aimer notre terre et d’y tenir. Nous voilà devenus des rebelles, sans aucun droit, nous, à la « paix des braves » !
C’est à cette époque que la France accède au rang de puissance nucléaire en faisant exploser la première bombe atomique française. Où ? Au Sahara ! Je m’interdis de retomber dans l’illusion que m’avait procurée la découverte du pétrole et du gaz naturel. Construire un centre d’essais nucléaires au Sahara ne signifie pas que le Sahara restera français.
Fin juin 1960 s’amorcent à Melun des discussions entre représentants des « deux belligérants ». Bien entendu, elles culbutent sur la question du cessez-le-feu que les rebelles refusent toujours, et refuseront jusqu’au bout, comme préalable aux négociations.

En juillet, second bac en poche, je m’envole pour retrouver mon père à Bône.
Je tenais absolument à ce retour. A qui ne saurait rien du drame, ma ville apparaîtrait toujours aussi coquette sous le soleil, et ses promeneurs toujours aussi insouciants sur le cours. Beaucoup moins angoissante de près que de loin. Apaisement trompeur probablement, mais si précieux !
Du hublot de la Caravelle qui me ramène en France début août, je regarde une dernière fois ma ville. Comment imaginer qu’il me faudra attendre quarante-quatre ans avant de fouler à nouveau le cours !

A la fin de l’été 1960, une série d’attentats particulièrement odieux commis par les fellaghas a conduit de Gaulle à dénoncer avec véhémence la cruauté du FLN à l’encontre des populations civiles, françaises et indigènes. Enfin, une ombre d’humanité !
En décembre, le général Salan, exilé à Madrid, crée l’Organisation Armée Secrète (OAS) qui regroupe la plupart des acteurs des différents groupes activistes existant sur les deux rives de la Méditerranée. Désormais, la balance des atrocités s’équilibrera entre celles, dictées par le désespoir et l’exaspération, de l’OAS, et celles du FLN invariablement rivé à son objectif : l’indépendance.

L’année 1961 s’ouvre avec le référendum par lequel de Gaulle demande à la Nation de se prononcer sur sa politique algérienne. En Métropole, il obtient le « oui franc et massif » qu’il appelait de ses vœux. En Algérie, les résultats du scrutin reflètent la complexité des sentiments des différentes populations. Plus de 40% d’abstentionnistes, pour la plupart des indigènes ayant obéi plus ou moins spontanément aux consignes du GPRA.
L’inéluctable processus se met alors en route et ne s’arrêtera plus, malgré de nombreux ratés. Les négociations, amorcées à Evian fin mai malgré l’assassinat de son maire, Camille Blanc, le 31 mars, achoppent dès la mi-juin sur l’avenir du Sahara et sur celui des Français d’Algérie. Nous sommes bien encombrants, décidément, mon beau désert et nous.
La reprise, tendue, de négociations entre les représentants de la France et du FLN en juillet, au château de Lugrin, près d’Evian, débouche une nouvelle fois sur un ajournement : c’est toujours le Sahara qui coince !
Cela coince aussi au sein du GPRA : Ferhat Abbas, suspect de coupables sympathies pour la France, est remplacé par Ben Khedda qui est décrit par la presse comme un révolutionnaire socialiste intraitable.

Début septembre, De Gaulle, qui tient à tout prix à ses négociations, admet que le Sahara fait partie de l’Algérie et il le dit haut et fort. Je savais bien que même la bombe atomique n’arrimerait pas notre beau désert à la France ! Tandis que les négociateurs tentent, en coulisse, de renouer le fil rompu des discussions, l’Algérie vit au rythme des attentats de toutes origines, et de ses folkloriques concerts de casseroles. Excédé par ces pieds-noirs insupportables, de Gaulle leur envoie des brigades spéciales de renseignement et de répression, dont les membres sont aussitôt baptisés « barbouzes ». Début décembre, le Conseil des Ministres prononce la dissolution de l’OAS qui est déclarée « ligue factieuse ». Barbouzes et factieux ajoutent désormais leur guerre à la guerre.

Depuis quelques mois, cousins, oncle et tante habitent à Alger. C’est là que nous décidons de nous retrouver tous pour les fêtes de cette fin d’année 1961. Dès le début des vacances de Noël, nous nous envolons pour Alger. A notre arrivée, une réalité nous saute aux yeux : l’exode, doucement, silencieusement, a commencé. Le hall de l’aéroport est plein de petits pieds-noirs chargés de bagages disparates et paraissant porter toute la tristesse du monde sur leur visage. En entrant dans la ville, deux ou trois explosions lointaines nous plongent dans l’ambiance devenue le pain quotidien des Algérois. Nos Algérois nous racontent un peu leur mode de vie. Pas drôle tous les jours. Pratiquement plus d’activités scolaires et année perdue pour mes cousins.
Le soir du 31 décembre, une grosse villa située à quelques centaines de mètres de notre immeuble est volatilisée par une énorme charge d’explosifs, et ses occupants avec elle. Ses occupants étaient des barbouzes. Plusieurs dizaines, peut-être. Il n’en reste à peu près plus rien.
Le 5 janvier, il nous faut bien repartir. Décollage juste avant le lever du soleil qui nous gratifie, à mesure que nous prenons de l’altitude, d’un festival de couleurs illuminant une dernière fois notre Algérie. Atterrissage à Orly. Température extérieure : moins cinq degrés. Mais pourquoi ne pas nous laisser notre soleil, notre chaleur, notre désert ?

Les négociations reprennent le 11 février dans un chalet discret de la station jurassienne des Rousses, entre délégation française et représentants du FLN, et débouchent sur un compromis.
Le Conseil des Ministres en approuve la teneur.
La phase finale des pourparlers s’ouvre le 7 mars à l’Hôtel du Parc, à Evian, et conduit, le 18, à la signature définitive des « accords d’Evian ».
Le FLN est parvenu à ses fins, sans cessez-le-feu préalable.

Dès l’annonce qu’en fait de Gaulle à la radio le soir même, Alger et en particulier Bab el-Oued, de même qu’Oran et les autres grandes villes d’Algérie, s’embrasent. Insurrection du désespoir ! L’après-midi du 26 mars, j’écoute la radio tout en travaillant. Depuis cinq jours, d’horribles combats se sont déroulés à Bab el-Oued entre commandos OAS et troupes françaises. Encore des dizaines de morts. L’OAS a appelé la population à manifester cet après-midi, du Monument aux Morts jusqu’à Bab el-Oued. La manifestation est interdite par le préfet de police, mais maintenue par l’OAS. Suicidaire ! Le reporter décrit les groupes qui arrivent, familles munies de drapeaux français, franchissant pacifiquement les barrages de l’armée et de la police et avançant dans la rue d’Isly. Derrière la voix du journaliste, les slogans habituels, tandis que grossit la foule, « une foule considérable ». Et soudain, détonations, rafales, hurlements, et un cri désespérément répété :
« Halte au feu ! Halte au feu ! ». Pendant un temps interminable, rafales encore, cris de douleur, appels vains à l’arrêt du carnage. Et puis, le silence. Et les sirènes d’ambulance.
Je pense atteints les sommets de la folie. Et non ! Pas encore. Après les 46 morts relevés rue d’Isly, quelques dizaines d’autres, indigènes ceux-là, viennent grossir le tableau, en guise de représailles, dans la soirée.
Cette fois, je suis persuadée que le chapitre « en cas d’association avec la France » des accords d’Evian peut être mis à la poubelle. La mort dans l’âme, je suis obligée d’admettre que l’OAS en porte une part de responsabilité. Ce désespoir-là, je ne peux pas, je ne peux plus y adhérer. Nombre d’autres pieds-noirs non plus. Alors ils partent et l’exode s’amplifie de jour en jour.

Abderrahmane Farès se voit confier la présidence de l’Exécutif provisoire. C’est un homme pondéré et érudit. Notaire, proche de Ferhat Abbas, c’est un ancien président de l’Assemblée Algérienne, qui aurait participé à de nombreuses tentatives de conciliation dès le début de la rébellion... Voilà révélée une réalité jusque-là totalement ignorée : pendant ces huit années de boucherie, sans que jamais les premiers intéressés, nous, n’en aient été informés, des dizaines de rencontres ont eu lieu. Même sous la quatrième République. Depuis le début du cauchemar, nous avons juste eu le droit de nous faire assassiner.
Fin mai, des contacts entre Jacques Susini, nouveau chef de l’OAS, Jacques Chevallier, maire d’Alger, et Abderrahmane Farès, me redonnent l’espoir d’une solution de coexistence plus pacifique entre communautés... Et puis la petite flamme s’éteint définitivement.
Le référendum d’autodétermination est fixé par l’Exécutif provisoire à la date du 1er juillet 1962. Il convient de répondre à une question ainsi formulée : « Voulez-vous que l’Algérie devienne un État indépendant, coopérant avec la France dans les conditions définies par la déclaration du 19 mars 1962 ? »

Le 3 juillet, de Gaulle proclame l’indépendance de l’Algérie.

L’exode des pieds-noirs se poursuit. Les horreurs aussi. S’y ajoute le drame des harkis, explicitement abandonnés à leur sort, dès le 19 avril, par décision du Conseil des Ministres. Seuls sont sauvés ceux que leurs officiers amènent en France clandestinement, malgré l’interdiction qu’ils se sont entendus signifier sèchement, et ceux que le Bachaga Boualem parvient à faire venir en France, sous sa protection. Certains sont pourtant renvoyés « là-bas ». Et des milliers d’entre eux, déclarés traîtres à l’Algérie, sont tués. Honte à la France et à son gouvernement !

Après les atrocités qui ont suivi l’indépendance, l’Algérie se trouve complètement désorganisée, comme nous le redoutions. Luttes entre partis et combats entre wilayas embrasent une nouvelle fois le pays.
Fin septembre, « la République démocratique et populaire d’Algérie » est finalement proclamée. Ferhat Abbas en est élu président et Ahmed Ben Bella est nommé chef du gouvernement.
La nouvelle République ouvre ses portes aux « pays frères de l’Europe de l’Est ».

Malgré mon admissibilité à l’Ecole Normale Supérieure de Fontenay-aux-Roses en juin 1963, je refuse de passer l’oral et je décide d’entamer des études de médecine.
Les journées de Mai 68, un nouveau 13 mai : « Dix ans, ça suffit ! », mon engagement au sein de la Mission Étudiante, tout me contraint à réinventer, en permanence, une cohérence entre ce passé indélébile et un avenir à construire.
Ironie du sort ? Clin d’œil du destin ? C’est à l’hôpital Camille Blanc d’Evian, la ville des accords, qu’aboutit, en octobre 1969, cette route pleine d’ornières. C’est là que j’effectue mon stage interné et que je réalise ma thèse de doctorat.

Comment oublier ?

Une fois obtenue ma thèse, je décide de poursuivre ma carrière dans cette toute petite ville nichée entre Préalpes et Léman. Peu à peu, j’y « fais mon trou » et j’y bâtis quelques solides amitiés.

Dès le début de la saison thermale, les hôtels de la station ouvrent leurs portes aux curistes et touristes. Parmi les établissements prestigieux, l’Hôtel du Parc. C’est là qu’ont été signés les accords d’Evian le 18 mars 1962. J’y suis appelée en consultation au cours de l’été 1972. Une incontrôlable émotion m’envahit lorsque je franchis le perron sur lequel ont posé les négociateurs pour la photographie officielle, au terme de leur marathon. Voilà dix ans !

Inévitablement, mon passé resurgit lors de mes conversations avec mes nouveaux amis, et mes interlocuteurs découvrent, stupéfaits, l’histoire d’une guerre et d’un pays, l’Algérie, dont ils avouent ne rien connaître, ne rien avoir vraiment su, ne rien avoir vraiment cherché à comprendre. Hormis le souvenir des jeunes appelés, contraints de participer à cette « sale guerre », la seule image qui s’est gravée dans leur mémoire est celle laissée par les curistes venus des colonies. Reflet peu fidèle, en vérité, de la réalité de la population si éclectique du pays de mon enfance !

Je n’échappe pas, dans les années 80, à l’emprise croissante de l’informatique. Dès que je sais me débrouiller, je crée mon propre site sur Internet et j’y publie le fruit de mes travaux de recherche, sans penser un seul instant que, ce faisant, je jette un pont au-dessus de la Méditerranée. En 2002, une chercheuse de l’Université de Sidi-Bel-Abbès me contacte par mail pour me demander des tirés à part de mes publications sur l’eau et sur la lithiase rénale. Ainsi s’installe un échange chaleureux entre Sidi-Bel-Abbès et Evian.
De ces très cordiaux échanges, elle retient aussi mon évident attachement à cette Algérie dont je n’ai jamais pu m’affranchir vraiment, malgré tant d’années d’éloignement.
Un matin de 2004, je reçois un mail émanant de l’organisateur d’un colloque international d’hydrogéologie, intitulé « Terre et Eau », qui se déroulera à Annaba (le nouveau nom de Bône)
en décembre. Il a été informé de mes travaux par l’équipe de Sidi-Bel-Abbès. Il serait très honoré si j’acceptais de faire une communication, et très heureux de m’inviter à Annaba et de m’accueillir
« chez moi ». Je fonds, et j’accepte, évidemment !
Pour mes amis évianais, c’est une évidence qui se concrétise. Ils m’entendent trop souvent leur parler de l’Algérie pour ne pas considérer comme inéluctable mon retour là-bas.
La famille, elle, est partagée entre surprise, inquiétude, doute, curiosité, envie aussi.
Quant à moi, la seule chose dont je suis sûre, c’est que je ne pars pas à la recherche, que je sais vaine, de ce qui n’est plus. Je veux retrouver ce sol que je n’ai plus foulé depuis si longtemps, celui de Bône, et découvrir sa réalité d’aujourd’hui pour savoir si c’est encore « ma terre », si je saurai me l’approprier et l’aimer, telle qu’elle est aujourd’hui.

Ma terre !

Jeudi 2 décembre 2004 après-midi, aéroport de Lyon Saint-Exupéry. Dans la salle d’embarquement, un dialogue se noue avec mon voisin. A l’issue d’un stage à Grenoble, il regagne Guelma où il est professeur de génie civil. Lorsque je lui dis qu’une partie de ma famille vivait à Guelma, il en est tout ému. Bien sûr, la ferme de mon grand-oncle, il la connaît ! Dès cet instant, il me prend sous sa protection. Pour lui, c’est très simple : mon retour doit être une joie.
Embarquement, enfin… Survol de Marseille. La Méditerranée. La nuit est tombée… Le pilote réduit les gaz. La descente commence, et mon cœur bat plus vite.
Mon compagnon se rend immédiatement compte de mon émotion. Avec un tact infini, il alterne humour et sérieux… Les lumières de la côte se précisent dans mon hublot… Les roues touchent la piste de l’aéroport des Salines. Voilà ! Je suis revenue !
Larbi, professeur à la Faculté et organisateur du colloque, et Aziz, qui travaille avec lui, m’accueillent d’un joyeux : « Bienvenue chez vous ! » qui sort du fond du cœur.
Aziz me prend en charge. Parking. Voiture. La route qui conduit de l’aéroport à Annaba est désormais une deux fois deux voies. Entrée dans la ville. La gare, le port, l’immeuble de grand’mère, le cours... Je rentre à la maison, comme hier, comme toujours. L’évidence, l’inimaginable évidence !
Ce soir, mon « chez moi » c’est l’hôtel Seybouse, au pied de la colline des Santons, juste à côté du lycée Mercier. J’ai une belle chambre au onzième étage.
Première nuit un peu agitée : excitation du retour et appels du muezzin à la prière, depuis une mosquée proche. A mon réveil, je contemple les arbres moutonnants du cours, le port, et au loin sur la droite, dans la brume, la colline de Saint Augustin coiffée de la Basilique. Vue plongeante sur « mon lycée » qui s’appelle désormais « Pierre et Marie Curie » et abrite l’Institut de Psychologie de l’Université d’Annaba. Il suffisait d’un petit coup d’aile pour que la réalité toute simple se substitue au souvenir. Lorsque la brume se déchire, je me rends compte que les immeubles de la ville s’étendent maintenant jusqu’au pied des collines et du massif de l’Edough.
Je me prépare, je descends. Petit déjeuner. Et je pars en exploration. J’arpente ma ville sans l’ombre d’une hésitation. Je n’ai rien oublié !
En fin de matinée, Larbi me récupère à l’hôtel. Direction, la Faculté des Sciences à Sidi Amar, sur la route de Duzerville. Le campus est implanté là où poussaient vignes et arbres fruitiers. L’Université d’Annaba compte quarante mille étudiants.
Au retour, Larbi me présente les autres conférenciers français : géologues et hydrogéologues, de Lille, de Montpellier, de Nice. Presque tous des habitués.

Samedi 4 décembre, c’est l’ouverture du colloque à la Faculté des Sciences, en présence d’un ministre et du recteur d’Annaba. Les discours officiels lancent les travaux de ces trois journées.
Ma communication ouvre la première session de travail de l’après-midi.
L’Université de Biskra est représentée par une équipe de chercheuses époustouflantes. Tchador, rigueur scientifique et autorité font, à l’évidence, bon ménage. Aucune des questions qui leur sont posées ne reste sans réponse.
Plus triste : les nappes du sud du pays sont de plus en plus saumâtres. Le développement des cultures maraîchères aux portes du Sahara nécessite un pompage forcé qui concerne de plus en plus « l’océan primitif » enfoui sous mon beau désert.
Une autre communication retient toute mon attention : l’évolution du lac Fezzara, proche d’Annaba. A la fin de cette intervention, j’ai avec le conférencier une passionnante discussion sur l’histoire et les perspectives du site.
L’avant-dernier soir, tous les participants se retrouvent autour d’une copieuse chorba, avant d’assister à une démonstration de « malouf », synthèse de musique andalouse et ottomane.
Au terme de ces trois journées, j’ai le sentiment d’avoir participé à un colloque comme un autre, avec ses débats, ses certitudes, ses doutes. Mon immersion s’est faite en douceur.

Mardi 7 décembre, Aziz vient me chercher à l’hôtel.
Destination : l’Edough et Bugeaud, aujourd’hui Seraïdi. Il tient absolument à m’amener dans mon village natal. Petit détour par la corniche et les plages, Saint Cloud, Chapuis, Toche et le Belvédère. Au loin, le phare du cap de Garde.
Puis nous entamons la montée. Toujours autant de virages. Un ou deux barrages militaires : l’agitation islamiste n’est pas totalement sous contrôle dans le massif. Et voilà la place de Bugeaud, et ses platanes ! C’est là que se déroulait la fête du village.
Nous redescendons vers Annaba. Multitude de figuiers de Barbarie le long de la route. Et la forêt de chênes-lièges, à perte de vue. Au cours de la descente, le panorama grandiose du golfe et de la ville me permet de mesurer à quel point l’agglomération s’est étendue en tous sens. A quel point, aussi, le complexe sidérurgique qui s’étend au loin est un important facteur de pollution. C’en est fini du ciel bleu profond.
Après déjeuner, je me risque à passer le nez dans la cour du lycée. Des étudiants sont là. Garçons et filles. Minijupes plutôt que tchadors. Je leur demande si je peux faire un petit tour, et nous entamons une conversation sympa. Ils sont abasourdis de se trouver en présence de quelqu’un qui a préparé son premier bac dans ces murs en 1959. La préhistoire, pour eux ! Pour que je me souvienne de notre brève rencontre, ils me demandent de les photographier dans « mon » lycée. Comment les oublier ?
En fin d'après-midi, je suis conviée à la séance inaugurale des Premières Journées du Département de Pharmacie d'Annaba, à la Faculté de Médecine et Pharmacie. Au cours de la réception, je suis abordée par une dame, pharmacienne. Elle vient d’apprendre que je suis bônoise. Est-ce que je me souviens de son père, qui tenait la pharmacie proche du théâtre ? Bien sûr ! C’était le seul pharmacien indigène de Bône ! Désormais, c’est elle qui tient l’officine avec son époux.
Ce même soir, longue discussion à cœur ouvert, avec un jeune assistant de la faculté.
La colonisation, la guerre d’indépendance, les nouvelles années de galère de l’Algérie depuis 1992, les potentiels et les besoins du pays, les mentalités de ses habitants, l’évidente complicité entre des gens comme lui et des gens comme moi… Nous n’éludons aucun sujet.
Il n’a pas vécu la guerre d’indépendance et son lancinant cortège d’horreurs. Mais il veut comprendre. Moi aussi, j’aimerais comprendre pourquoi, après quarante années d’indépendance, un pays aussi riche de ressources pétrolières et minières ne parvient pas à accéder au rang qui devrait être le sien. Il m’explique :
« Il faut prendre en compte les erreurs commises dans les premières années de l’indépendance. D’abord, l’arabisation à outrance, qui porte préjudice à toute tentative d’ouverture au monde. C’est un obstacle au tourisme, évidemment. Mais surtout, c’est un terrible handicap sur le plan universitaire. L’enseignement primaire et secondaire fait exclusivement appel à l’arabe littéraire. Arrivés à l’université, les étudiants sont incapables d’envisager une diffusion de leurs travaux en dehors de la sphère arabophone. C’est absurde.
« L’autre erreur a été l’adoption d’un système de type socialiste dans un pays où tout était à inventer. Au lieu de faire preuve d’initiative, la plupart des gens se sont installés dans un statut d’assistés et ils n’ont pas compris que l’État ne peut pas tout faire, tout créer, si chacun n’y met pas du sien. C’est très dur, à la Fac, de motiver les étudiants et de leur faire comprendre que l’enjeu de leur travail, ce n’est pas seulement leur carrière, mais que c’est aussi l’avenir et le rayonnement de l’Algérie. Et l’accroissement de l’emprise islamiste depuis une dizaine d’années complique encore les choses. Heureusement que le gouvernement actuel semble comprendre que c’est un défi crucial pour l’avenir de l’Algérie. »
Très émue par la sincérité de notre dialogue, je ne peux pas ne pas m’interroger sur le pourquoi d’un si long et si douloureux divorce.

Mercredi matin, première matinée des Journées de Pharmacie. Discours introductif du Doyen. C’est une femme. Autorité ferme et incontestée. Elle aurait aimé que je présente à nouveau, ici, ma communication du colloque « Terre et Eau ». A voir la densité du programme annoncé, cette idée ne tarde pas à me paraître déraisonnable. Elle en convient… et elle me remet un cadeau dont je n’aurais pas osé rêver : un ouvrage sur les mosaïques d’Hippone.

Dans l’après-midi, Larbi m’emmène en voiture découvrir les nouveaux quartiers. Ils ont été construits au fil des ans par des Russes, des Chinois, des Coréens, au gré des fluctuations diplomatiques. Et des forêts d’immeubles continuent à pousser comme des champignons, dans un ordre très relatif, et sans que les infrastructures soient toujours à la mesure des besoins.

Jeudi 9 décembre, jour du départ. Avant que je quitte Annaba, Larbi tient à me présenter son frère, gynécologue dans un des hôpitaux de la ville. Et là, je découvre un peu du revers de la médaille. Promiscuité, certes, mais surtout récit des difficultés quotidiennes d’un gynécologue-obstétricien, confronté aux problèmes de surnatalité incontrôlable, de surmortalité infantile, au refus d’une contraception raisonnée, en ville et, plus encore, dans le bled. Larbi a eu raison de ne pas me laisser repartir sans avoir, aussi, compris cela : problèmes immenses, et courage de ceux qui tentent d’y remédier.
Nous récupérons Aziz pour aller voir de près « l’autre petite chose » qu’ils veulent me montrer. Et ils me conduisent, par la toujours belle rampe d’accès sur pierres appareillées, à l’hôpital des Caroubiers. Les braves ! Accroché au flanc de la Casbah, il domine toujours fièrement le port.

En route pour l'aéroport, nous passons au pied de la colline de Saint Augustin, personnage toujours vénéré des Annabis. Aux Salines, petit café. Embrassades.
« Revenez vite chez vous. Nous vous attendons. » Enfin, décollage. Dernier regard au long chapelet de plages, jusqu’au cap de Garde. Elle est belle, « ma terre », non ?

Ma ville, ma terre, ce n’est plus un « chez moi » d’avant-hier, un souvenir, une amertume, un regret. C’est un « chez moi » de toujours, qui poursuit sa route, souvent douloureuse, et qui garde à jamais, en son sein, le plus profond de moi.
Maintenant, c’est une évidence, je pourrai y aller à ma guise. Sans nostalgie, sans appréhension. En paix avec elle... et avec moi-même.

Grâce au courrier électronique, nos liens, impensables quelques années plus tôt, se renforcent peu à peu.
En 2007, Larbi m’informe de la tenue du « Deuxième Colloque Terre et Eau » à Annaba, du 17 au 19 novembre 2008. Il n’en assure plus la présidence, mais il participe à son organisation. Et il aimerait bien que j’y fasse une communication. Moi aussi j’aimerais bien ! Mais quels travaux présenter ? Je juge peu respectueux pour mes hôtes d’exposer des recherches vieilles de trop d’années. Je lui propose de présenter une synthèse des pathologies liées à l’eau et l’idée lui plaît bien. J’envoie un « abstract » au Comité d’Organisation qui accepte aussitôt. Cette fois, l’essentiel de ma préparation est d’ordre scientifique : je me replonge dans la parasitologie, la virologie, la bactériologie, l’hygiène, avec un réel plaisir. En avant-première, j’envoie à Larbi le texte de ma communication. Elle lui convient tout à fait, mais je ne suis pas persuadée de son objectivité.

Sur le plan psychologique, un aspect de la situation de l’Algérie est à prendre en compte : la recrudescence de la violence consécutive à la montée de l’islamisme intégriste. Après quelques courtes années de calme relatif, le pays et ses habitants sont une fois de plus la proie d’une violence aveugle. Mais ce qui se passe là-bas, chez moi, me concerne au premier chef. Il est hors de question que je trahisse la confiance et l’attente de ceux qui, quels que soient les obstacles à vaincre, continuent à travailler au développement de ma terre. J’irai donc.

Le 15 novembre 2008, je décolle de Lyon Saint-Exupéry en début d’après-midi. Vol sans problème. On survole les plages, le port toujours dominé par l’hôpital des Caroubiers, désormais hôpital Ibn Sina (Avicenne), et après une approche au ras des vagues, on touche la piste. En plein jour, l’atterrissage aux Salines demeure magique !
Larbi m’attend, sous un beau soleil d’automne. Joie des retrouvailles ! Retour en ville, avec toujours beaucoup d’émotion. Nous remontons le cours et longeons mon lycée. Constat désagréable : les murs extérieurs s’écaillent et ne font, visiblement, l’objet d’aucun entretien. Je lui fais part de mon désappointement et il reconnaît que j’ai raison.
Je suis hébergée à l’hôtel Majestic, sur le boulevard Narbonne, en face de l’ancien cinéma Majestic devenu cinémathèque. Cet hôtel a été bâti depuis mon précédent voyage. C’est là que seront hébergés les conférenciers français du colloque, alors que les autres participants non annabis sont à l’hôtel Hippone, à Saint Cloud. Cette disposition vise à assurer notre sécurité. De toute évidence, l’insécurité est une réalité beaucoup plus préoccupante qu’en 2004.
Le colloque ne commence que lundi. Nous convenons de nous retrouver demain dimanche, après la matinée universitaire de Larbi. Le balcon de ma chambre donne sur l’arrière de l’hôtel : vue sur le stade et, plus loin à droite, le cimetière chrétien. A gauche, dans la brume, la colline de Saint Augustin. Et en face, le massif de l’Edough derrière lequel se couche le soleil. Comme pour célébrer mon retour, le ciel m’offre un festival féerique d’or, de rose, de mauve, de violet de plus en plus sombre. Jusqu’à la nuit.

En fin de matinée, dimanche 16, Larbi est là. Il m’emmène à Aïn Berda, à quarante kilomètres d’Annaba. Aïn Berda s’appelait Penthièvre dans mon enfance. Mon père y a construit divers bâtiments publics voilà cinquante ans et plus. Il me semble que c’était hier.
Le trajet me paraît très court, tant nous avons de choses à nous dire. Larbi m’informe de la construction de nouveaux bâtiments universitaires pour absorber l’accroissement des effectifs.
« Si ma mémoire est bonne, Annaba comptait déjà 40 000 étudiants en 2004. Combien y en a-t-il aujourd’hui ?
- Plus de 45 000. C’est énorme, mais n’oublie pas que la population est très jeune. Tu ne peux pas raisonner sur des ratios à la française. Et puis, la formation d’enseignants locaux nous permet de faire de moins en moins souvent appel à des coopérants.
- C’est vrai, mais, une fois obtenu leur diplôme, que leur propose l’Algérie en termes de débouchés, en dehors d’une chaire universitaire ? Tu ne peux pas te contenter de former des enseignants qui, à leur tour, ne formeraient que des enseignants. L’avenir d’un pays dont l’élite serait exclusivement constituée d’étudiants et d’enseignants ne me paraît pas des plus évidents, non ?
- Là, tu as un peu raison. Le problème, c’est que dans les autres filières, beaucoup de diplômés partent. En France, en Suisse, en Angleterre, en Allemagne, aux USA même. Ils sont davantage préoccupés d’assurer leur gagne-pain et leur carrière dans un contexte gratifiant que d’élever le niveau ici. Et il faut reconnaître que, pour les plus brillants, c’est un choix certainement plus prometteur. Ici, il y a beaucoup à faire, mais rien n’est évident. »
Franchise émouvante, reflet des contradictions de ce pays en perpétuelle recherche de son identité.

Depuis Aïn Berda, nous téléphonons à Aziz, tout heureux de mon retour. Il promet de venir me chercher ce soir pour aller au dîner d’accueil du colloque.
Retour à Annaba. A l’heure dite, Aziz est là, un immense sourire éclairant son visage. Le dîner se déroule à l’hôtel Hippone. C’est, lui aussi, un nouvel établissement, implanté sur la colline de Sainte-Thérèse.

Lundi 17 novembre, c’est Aziz qui vient me chercher à l’hôtel. La circulation automobile s’est beaucoup densifiée depuis quatre ans. En entrant dans le domaine universitaire, je suis frappée par la généralisation du tchador chez les étudiantes. Finies les mini-jupes et les casquettes coquines.
Ayant retrouvé Larbi dans ses murs, nous rejoignons le président qui a un souci : le conférencier qui devait ouvrir la séance inaugurale est empêché. Il est finalement décidé que, puisque ma communication est un travail de synthèse plutôt que de recherche, c’est moi qui aurai l’honneur d’ouvrir le feu. Installation de mon diaporama. Arrivée des officiels. Discours... Et c’est parti ! Comment aurais-je pu imaginer qu’un jour, dans la salle plénière d’une faculté de l’Université d’Annaba, je présenterais la communication inaugurale d’un colloque d’hydrogéologie ?
Ce n’est plus seulement le trac mais une gigantesque bouffée d’émotion qui m’envahit. Et aussi, pour être tout à fait sincère, le sentiment d’adresser un colossal pied-de-nez à l’histoire.
Apéritif officiel en présence du recteur d’Annaba, que je retrouve avec plaisir. Lui aussi, apparemment. Pour le déjeuner, organisateurs et conférenciers français sont, derechef, séparés des autres congressistes. Nous mangeons dans une salle fermée à clef et soumise à une surveillance sourcilleuse : n’entre pas qui veut.
Enfin, les sessions du colloque démarrent.
Je choisis d’assister à celle qui traite d’hydrothermalisme, évidemment. De cet après-midi de travail, je retiendrai deux constatations. D’abord, la volonté d’exploiter les ressources hydrothermales de l’Algérie pour favoriser le développement d’un tourisme de santé. D’autre part, la confirmation que depuis quatre ans tchadors et foulards ont complètement investi l’université. Les intervenantes algériennes arborent, au minimum, un foulard, et beaucoup plus fréquemment un tchador. Le contraste est frappant avec la tenue décontractée, petit tailleur pantalon blanc, d’une jeune intervenante tunisienne. A cent kilomètres l’un de l’autre, deux mondes sont en train de diverger. Étrange malaise…

En milieu d’après-midi, ayant terminé ses cours, Aziz vient me chercher et nous nous esquivons, direction Annaba. En route, je lui fais part de mon impression de régression dans la société algérienne, le tchador généralisé n’en étant pas le seul indice. L’état de délabrement de plusieurs bâtiments de la ville en est un autre.
En me déposant devant mon hôtel, il me demande de lui promettre de ne pas sortir dès la tombée de la nuit. Ils ont l’air d’être dans de mauvais draps, mes pauvres Annabis !

Mardi 18 novembre, Aziz est là, heureux que j’aie été sage. Retour au colloque.
Lorsqu’Aziz me reconduit à mon hôtel en fin de journée, je lui fais part de ma décision de faire
« colloque buissonnier » demain. Je veux arpenter la ville de jour, puisque je suis consignée le soir. Il est ravi : justement, demain après-midi, il n’a pas de cours. Il viendra me chercher en début d’après-midi.
En attendant, le dîner officiel du colloque se déroule, ce soir, à l’hôtel Hippone. Me voilà installée à la table du président, en compagnie, entre autres, de deux ou trois de mes compatriotes. Parmi eux, une universitaire, habituée de l’Algérie. Elle fait part au président de sa stupéfaction devant la prolifération, depuis son précédent voyage, des tchadors, à l’Université comme dans toute la ville. Il en convient, sans trop s’étendre sur le sujet.

Mercredi 19 novembre, une fois avalé mon petit déjeuner, je mets le cap sur le stade que je contourne jusqu’aux murs du cimetière chrétien. Je reviens par les tennis, et l’ancienne villa de mes cousins, en pleine rénovation. Plusieurs autres villas du quartier ont de toute évidence fait l’objet d’un solide lifting. Normal. C’est un « quartier de notables ».

En début d’après-midi, mon fidèle Aziz est ponctuel. Nous montons sur la colline qui domine le port. Les barques de pêche ne sont plus amarrées dans la petite darse. Elles n’avaient plus assez de place, du fait de leur nombre, et aussi à cause de l’activité liée au complexe sidérurgique. Elles occupent maintenant une zone bien délimitée de l’avant-port, juste à nos pieds, en compagnie de bateaux de plaisance.
Aziz veut aussi me montrer les nouvelles banlieues. Ce sont des entreprises chinoises qui sont à l’ouvrage : elles font tout de A à Z, infrastructures, bâtiments, voies de circulation, plantations. Appelées à demeurer ici de longs mois, elles ont créé un véritable village, entouré de hauts murs, dans lequel vivent tous les ouvriers des différents corps de métiers. L’accès s’orne d’un large panneau couvert d’idéogrammes. Un village chinois dans la plaine de Bône !
Les immeubles sont assez beaux, les artères principales larges, bordées de plantations et bien bitumées, de même que les rues adjacentes. Il n’en va pas de même des voies qui, depuis leur mise en service ont nécessité une reprise consécutive à un problème dans les réseaux enterrés. Là, m’explique Aziz, ce n’est plus du ressort des entreprises chinoises. Apparemment, pas non plus de celui d’une quelconque entreprise annabi…

Aziz a décidé de me montrer sa nouvelle maison, et de m’inviter à partager la soirée avec sa famille. Il habite depuis quelques mois dans un nouveau quartier de maisons individuelles, accroché aux contreforts de l’Edough. Accès par une rue en travaux, puis un chemin de terre fait de creux et de bosses.
La maison d’Aziz est un havre de sérénité, chaleureux et accueillant, à l’image de son propriétaire, et de son épouse qui me reçoit à bras ouverts. Thé et bavardage, en attendant le retour des trois adolescents du couple.
Leur fille est étudiante en biologie. Belle comme un jeune soleil, petit foulard de soie qui doit probablement au moins autant à la coquetterie qu’aux lois de l’islam. Elle vient de soutenir avec succès un mémoire sur la physiopathologie du diabète. A sa demande, je me plonge dans sa lecture. Remarquable travail.
« Qu’est-ce que tu aimerais exercer comme métier ?
- Je ne sais pas trop quelle filière choisir. Il paraît qu’une école doctorale va ouvrir. Je vais préparer le concours. Si je suis acceptée, peut-être que j’irai là.
- Mais est-ce que cela débouchera sur ce que tu aimerais faire ?
- J’aimerais bien partir pour l’étranger.
- Ce n’est pas un métier, ça. En Algérie ou à l’étranger, ce qui importe c’est que tu fasses quelque chose qui te passionne. C’est uniquement cela qui doit guider tes choix : définir ce que tu aimerais vraiment faire, choisir la meilleure filière pour y parvenir, ici si elle existe, ailleurs si tu n’as pas de solution ici. Ce n’est qu’au terme de ton cursus que tu seras en mesure de décider où tu souhaites vivre ta vie et exercer tes compétences. Sinon, tu mets la charrue avant les bœufs, et tu risques de t’en mordre les doigts un jour.
- Mais bien sûr ! Tu as complètement raison. »
Aziz et son épouse, silencieux, boivent nos paroles. Heureux !
L’aîné des garçons est étudiant en architecture. Et oui ! Evidemment, je lui parle de l’hôpital des Caroubiers et du Capitole, et le voilà très admiratif. Il me fait les honneurs de sa chambre, invraisemblable fouillis de plans, planche et matériel de dessin. Située au niveau de la terrasse, c’est un véritable atelier d’artiste.
Quant au petit dernier, il est encore au lycée. Très brillant et, à l’évidence, doté de multiples aptitudes. Il se met au piano, et nous voilà chantant tous les deux un pot-pourri de tout ce qui nous passe par la tête. Je ne sais pas lequel de nous deux s’éclate le plus.
Ces trois adolescents ravivent en moi une petite lueur d’espoir pour l’avenir de mon Algérie.
Nous passons à table tous les six pour déguster une succulente chorba, suivie d’un couscous bônois absolument pantagruélique. Aux prises avec une assiette qui déborde de semoule, de légumes, de viande, me voilà mitraillée par mes photographes en herbe qui s’en donnent à cœur joie. Soirée à jamais gravée au livre d’or de mon amour pour cette terre.

Ce jeudi matin 20 novembre, je veux faire un saut à l’école du Champ de Mars, l’école de mon enfance, avant de retrouver Larbi. La place a encore subi une mutation : terrain vague dans mon enfance, marché à ciel ouvert en 2004, c’est maintenant un square planté d’arbres et massifs divers, entouré d’une grille.
Je déambule un peu au hasard et je finis par me retrouver dans la rue Bouscarein (Cheikh Larbi Tébessi), extrêmement animée. Boutiques de toutes sortes, dont une, « Aux Camélias », a gardé l’enseigne qui était la sienne voilà cinquante ans. Nombreuses femmes annabis, aussi, faisant leurs courses. Toutes portant le tchador ou, au minimum, le foulard. Mais toujours aussi vivantes et bavardes. Cette animation, cette vie, c’est bien ma ville qui est là.
En retournant vers le cours, je découvre avec stupéfaction qu’une rue porte toujours son nom
« d’avant » : la rue des Volontaires.

Larbi m’attend à l’hôtel. Il m’a apporté une boîte de deux kilos de dattes Déglet-Nour de Biskra, les meilleures que l’on puisse rêver déguster. Nous allons chercher son fils aîné à l’école, son épouse et son petit dernier chez lui. Et en route.
Étape-déjeuner à Aïn-Berda : un dernier régal de brochettes et merguez, le tout arrosé de limonade, comme il se doit. Une fois repartis, il me révèle enfin son idée : m’emmener à Hammam Meskoutine et revenir par Guelma. Ah, le brave !
Hammam Meskoutine est une curiosité hydrogéologique extraordinaire. Une source d’eau calcaire jaillit en nappe, à plus de 90°C, depuis des milliers et des milliers d’années. Au fil des millénaires, le calcaire s’est déposé peu à peu, érigeant une falaise de plus d’une dizaine de mètres de haut, moirée de draperies blanches et fumant en permanence : une monumentale cascade pétrifiée, en quelque sorte.
Le site géologique est désormais aménagé : parking, vaste esplanade où se côtoient marchands de souvenirs et de cartes postales, photographes proposant aux visiteurs d’immortaliser leur venue. Et un montreur d’animaux expose un paon, une chèvre et un faucon qui réjouissent les gamins. La cascade pétrifiée plantée en fond de scène, continue de construire imperceptiblement ses imposantes draperies fumantes.
Retour par Guelma. C’est maintenant une grande ville, dont je ne reconnais rien.
Sur le chemin du retour, une discussion animée s’instaure entre Larbi et moi.
« Heureusement que tu m’as montré l’arrière-pays. Là, j’ai l’impression que les champs sont bien cultivés, que les gens travaillent, que les villes sont plutôt bien entretenues. Alors qu’à Annaba j’ai le sentiment d’une chape de plomb, d’une méfiance omniprésente, d’un grand laisser-aller aussi.
- Tu sais qu’une fois de plus la violence est là avec les islamistes intégristes. Moi, je suis croyant, je respecte autant que je peux les règles édictées par le Prophète, et je ne suis pas d’accord avec cette violence. Tu sais bien que, comme le christianisme, l’islam prône l’amour du prochain.
- Oui, et on a bien vu, au cours de l’histoire, l’usage que le christianisme a fait du message du Christ : les croisades et leurs horreurs, l’inquisition et ses tribunaux, les guerres de religion. C’étaient des interprétations, parfois sincères, mais plus souvent dictées par des intérêts assez peu messianiques, et toujours en totale contradiction avec le message d’amour qu’elles étaient censées diffuser. Je constate que les humains restent des humains, avec leur soif de domination, même lorsqu’ils prétendent parler au nom de leur Dieu.
- Jamais le Prophète n’a demandé de tuer son prochain, tu le sais bien.
- Il me semble que, même si le jihad ne constitue pas l’un des piliers de l’islam, dans les faits il l’a été dès l’aube des conquêtes islamiques. »
Nous ne parviendrons pas à nous rejoindre. Au moins en apparence.
Lorsque Larbi me dépose à l’hôtel, il me dit son intention de venir me dire au revoir, demain à midi. J’accueille sa proposition avec joie, évidemment.

Vendredi 21 novembre, Larbi est là à l’heure dite, avec deux kilos de clémentines de la plaine. Il espère qu’ainsi, je n’oublierai pas les Annabis.
« Tu sais, Larbi, ce que je n’ai pas pu oublier en cinquante ans, je ne risque pas de le gommer en quelques heures. Et en prime, je me régalerai des dattes de mon beau désert et des clémentines de la plaine de Bône.
- Reviens quand tu veux. Tu sais qu’ici, c’est chez toi !
- Je sais bien, Larbi. Mais je suis inquiète de n’avoir pas retrouvé cette année, chez les Annabis, la joie de vivre, le désir d’avancer, qui m’étaient apparus comme des évidences en 2004. Pourtant, quoiqu’il advienne, tu sais bien que cette terre reste ma terre et que cette ville reste ma ville. Ce n’est pas maintenant que j’y ai des amis que je vais tout effacer d’un coup d’éponge. Adieu, ami, et, de tout mon cœur, bon courage !
- Adieu, si tu veux. Moi, je préfère te dire au revoir. Mais c’est toi qui décides. Nous, on ne t’oubliera pas. »
Moi non plus je ne les oublierai pas !

Après déjeuner, j’ai envie de faire un peu le point sur les révélations de ce nouveau séjour, tout en respirant, pour la dernière fois peut-être, l’air des plages de Bône.
Je prends le boulevard Narbonne jusqu’à la Ménadia où je bifurque à droite, vers la mer.
Peu de monde dans les rues : normal, c’est vendredi. Je longe la plage de Saint Cloud en réfléchissant sans parvenir à me détendre. Je suis désolée de ce gâchis sans cesse renaissant, et de mon impuissance face aux fanatiques de tout poil qui, depuis des années, des siècles même, l’entretiennent d’une manière ou d’une autre, ici ou ailleurs.
Je tourne à gauche, dans la rue qui conduit vers le petit immeuble de mon adolescence. Je choisis de revenir vers la ville en passant par Sainte-Thérèse. Quartier de villas, dont les jardins sont souvent ceints de hauts murs aveugles. De l’église devenue mosquée, un muezzin s’époumone… Oui, je crois bien que je suis triste.
Comme le soir de mon arrivée, le coucher du soleil derrière l’Edough est somptueux. Cette vision-là, aucun fanatique n’y pourra rien changer.

Samedi 22 novembre, Aziz le fidèle est dans le hall de l’hôtel à 8 heures précises.
A cette heure-ci, la circulation automobile est aussi démentielle qu’à Paris ! La route de l’aéroport est tellement engorgée que nous mettons un temps fou à parcourir les dix kilomètres qui nous séparent des Salines. Excellente occasion pour un dernier échange.
« Quand est-ce que tu reviens nous voir, la Bônoise ?
- Mon pauvre Aziz, j’ai bien peur que ce ne soit pas de si tôt ! Je vais te dire une chose que je n’ai dite à personne d’autre. Quand j’ai décidé ce nouveau voyage, j’avais en tête de revenir, peut-être, vivre ici. J’envisageais de demander la double nationalité. Je le peux puisque je suis née ici. Mais après ce que j’ai vu cette semaine, je n’en ai plus la moindre envie. A Annaba, j’ai vu des bâtiments qui se délabrent petit à petit. J’ai vu des jeunes traîner dans les rues sans avoir l’air de vouloir faire grand’chose, si ce n’est rouler des mécaniques, chaparder ce qui peut l’être, harceler les filles qui, elles, se cachent sous leur tchador Ce n’est pas ce que je souhaite, ni pour les Annabis, ni pour moi.
- Tu es dure avec les Annabis ! Mais tu sais, les villes comme Annaba n’ont pas de moyens financiers suffisants pour remédier à toutes les défaillances qui te mettent en colère.
- Mais enfin, Aziz, l’Algérie est le pays le plus riche du Maghreb. Elle devrait être leader en Afrique et au-delà. Et les Algériens s’obstinent à faire faire par d’autres ce qu’ils pourraient très bien faire eux-mêmes. Ne savent-ils plus construire des immeubles ? N’y a-t-il pas d’entreprises à Annaba ? Pourquoi faire appel aux Chinois, ou à n’importe qui d’autres ? Il serait temps que tous ces gamins qui traînent à longueur de journée se retroussent les manches et se mettent au boulot ! Ce ne sont pas les islamistes intégristes qui vont vous y aider. Ils ont tout intérêt à ce que la pagaille se perpétue.
- Je le sais bien. Mais qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ?
- A mon avis, la première chose que vous devriez faire, c’est de redonner à vos femmes le droit d’exister. Je t’ai vu vivre avec ta famille, ta femme, ta fille. Je suis sûre que tu seras d’accord si je te dis que ce pays ne se sauvera pas sans ses femmes. C’est peut-être pour cela que ses dirigeants les obligent à s’effacer. Par orgueil. Là encore, l’islam a bon dos !
- Là-dessus, la Bônoise, peut-être que tu n’as pas tout à fait tort. De toute façon, moi je considère que ce n’est pas la dernière fois que tu viens ici, mais l’avant-dernière. Et chaque fois que tu reviendras, pour moi ce sera l’avant-dernière fois.
Jusqu’à ce que tu reviennes vivre ici, chez toi. »
Aziz ! Mon poète ! Je n’ai pas le cœur de le détromper une nouvelle fois.
Et puis qui sait ? Peut-être est-ce lui qui a raison !

Aux Salines, rituel petit café. Adieux. A onze heures, mon avion décolle, survole la plaine, l’oued Seybouse, remonte la côte jusqu’au cap de Garde. Et puis la Méditerranée, à perte de vue.
C’est fini. Peut-être ne reverrai-je vraiment plus jamais cette terre, ma terre...
Atterrissage à Saint-Exupéry à treize heures. A seize heures, je suis à Evian.

Malgré les tensions qui ont émaillé ce nouveau séjour, je dois très vite me rendre à l’évidence : l’Algérie m’émeut toujours autant. Il m’est tout simplement impossible de me détacher de cette terre. Elle est mienne à jamais.

En 2012, je ne peux que décliner l’invitation de Larbi à participer au troisième colloque « Terre et Eau » : d’une part, je n’ai plus rien d’intéressant à offrir à mes hôtes en matière d’hydrogéologie ; et d’autre part, la situation s’est encore dégradée là-bas, non seulement sur le chapitre de la sécurité mais, plus généralement, sur celui de l’état d’esprit.
Peut-être cela tient-il à « l’effet cinquantenaire » ? Cette année 2012 et les « célébrations » auxquelles elle donne lieu, en particulier dans la « ville des accords », me montrent à quel point les esprits sont encore loin de l’apaisement, sur les deux rives de la Méditerranée.

Aujourd’hui, en 2016, la complexité inextricable qui caractérise le contexte géopolitique mondial n’épargne évidemment pas les relations franco-algériennes. Tout porterait à croire qu’une inéluctable fatalité condamne mes deux terres à un éternel « je t’aime,… moi non plus » !
Pourtant, rien ni personne ne pourra altérer la profondeur des liens humains qui unissent les deux rives de la Méditerranée. Comment les violences aveugles perpétrées au nom d’une religion qui ne se reconnaît plus elle-même, et les petits jeux politiciens qui n’intéressent, à vrai dire, que bien peu de monde, pourraient-ils avoir raison de ces liens ?

Épilogue

Comme en atteste l’histoire de l’Afrique du Nord, Ferhat Abbas avait raison de dire qu’« il n’avait rencontré personne qui lui ait parlé de la patrie algérienne ».
La souveraineté algérienne, revendiquée par le FLN aux premières heures de l’insurrection, n’existe en droit et en fait que depuis le 5 juillet 1962. Les 130 années de présence française ont constitué pour l’Algérie une transition entre :
- plusieurs millénaires de fluctuations politiques et religieuses intéressant un territoire historiquement dépourvu d’unité politique, abritant des populations dispersées, hétérogènes dans leurs origines comme dans leurs traditions ;
- et la maturation laborieuse d’une conscience collective devenue suffisante pour conduire ces populations disparates à conquérir, pour la première fois de leurs histoires respectives et dans les frontières fixées par la puissance coloniale, Sahara inclus, un statut de peuple souverain, au prix d’un des conflits les plus sanglants de l’histoire de la décolonisation.

Dès 1830, la France y a mis du sien.
Le débarquement des troupes françaises à Sidi-Ferruch, le 14 juin 1830, est officiellement la réplique au coup d’éventail porté, trois ans plus tôt, par le dey de la régence ottomane d’Alger au consul de France. Pour autant qu’il ait été asséné, ce coup d’éventail n’était pas volé, la France refusant obstinément de s’acquitter d’une dette remontant au Directoire.
Dans les faits, trois ans après l’insulte prétendue, Charles X espérait, par cette expédition punitive à retardement, sauver sa couronne chancelante. Calcul stupide et espérance vaine puisque, moins d’un mois après la prise d’Alger (5 juillet 1830), ladite couronne était balayée par les Trois Glorieuses (du 27 au 29 juillet).
Avec la prise d’Alger et de quelques autres villes côtières, dont Bône en 1832, la France prenait pied sur un territoire sous tutelle ottomane, l’arrière-pays restant, lui, très largement insoumis à toute autorité.

Course en avant, pas toujours délibérée, de la part d’un Louis-Philippe peu enclin à faire de ce territoire complexe une colonie française, mais souvent pris de court par ses généraux.
Jusqu’à la reddition définitive, en 1847, de l’Émir Abd-el-Kader, seul fédérateur éphémère et malheureux des tribus locales.
Un Louis-Philippe pris de court, aussi, par des initiatives privées qui favorisent l’implantation des premiers colons dans la Mitidja dès 1836.
De multiples insurrections, sporadiques ou plus conséquentes, servent de prétexte à la conquête progressive d’un vaste territoire qui deviendra « l’Algérie ».

C’est du fruit mal mûri de cette politique désordonnée qu’hérite Louis-Napoléon Bonaparte.
La constitution de 1848 fait explicitement de l’Algérie une partie du territoire français, organisée en départements. La colonisation se poursuit officiellement sous la Seconde République puis le Second Empire, le flux migratoire de la France vers l’Algérie s’essoufflant rapidement, exception faite de l’arrivée d’Alsaciens refusant le joug prussien après la défaite de 1870.

Contrairement à ses homologues européens, et peut-être parce qu’elle est un pays particulièrement gâté par la nature, la France n’a jamais fourni à ses colonies un apport de population comparable aux migrations anglaises ou irlandaises, espagnoles ou portugaises. L’Algérie, bien qu’étant la plus forte colonie de peuplement qu’ait connue la France, n’a pas échappé à ce phénomène, l’essentiel des flux migratoires de la fin du dix-neuvième siècle et du tout début du vingtième étant tout sauf français (Maltais, Italiens, Espagnols, Grecs, Suisses...).
Cet état de fait a permis à une poignée de financiers et de riches familles, originaires de France ou d’autres pays d’Europe, d’étendre peu à peu dans les plaines côtières leur emprise sur des terres dont une large part était, jusque là, exploitée par les indigènes.
Quelques-uns de ces premiers « gros colons » ne posèrent jamais leurs délicates bottines sur le sol algérien. Ils se contentèrent d’encaisser les dividendes des efforts que déployaient gérants européens et ouvriers indigènes pour dompter la nature.
Chaque velléité de révolte de la population locale justifiait, aux yeux de l’administration coloniale, des confiscations de terres venant agrandir encore des domaines déjà conséquents.
Sur l’immense territoire désormais dénommé « Algérie », les terres jusque là inexploitées parce qu’insalubres ou situées dans un arrière-pays en friche, firent l’objet de concessions aux petits immigrants, essentiellement français jusque vers 1870 (mes ancêtres bretons en 1853, francs-comtois en 1862), venus d’ailleurs par la suite (mes ancêtres maltais).

Dès 1914, il n’y a pratiquement plus aucun flux migratoire vers l’Algérie.
Les premiers petits colons venus de France en sont, eux, à la troisième génération. Et ils sont de plus en plus profondément enracinés dans leur terre d’adoption.

Napoléon III semble bien avoir été, au cours de cette période, le seul dirigeant français à s’interroger sérieusement sur le statut des indigènes et sur la cohabitation de populations aussi notoirement hétérogènes.
Aucun des hommes politiques français - sauf, peut-être, Léon Blum - ne tentera par la suite d’imaginer, et moins encore d’imposer, une politique de réelle intégration des indigènes à la République... si ce n’est au cours des conflits mondiaux !
Lorsque se développe l’insurrection finale, c’est la cinquième génération - la mienne - qui est contrainte à un constat amer : la France n’a jamais pu, jamais su, jamais voulu assumer les conséquences de la vanité coupable de Charles X.
Que n’a-t-elle entendu, dès avant le deuxième conflit mondial, les mises en garde d’Albert Camus, dramatiquement prophétiques et désespérément ignorées !
Que n’a-t-elle envisagé, au cours de ces cent trente années, la responsabilité qui lui incombait au regard des habitants, de TOUS les habitants, d’une portion de son territoire !
A cette responsabilité, les gouvernements français ont trop longtemps préféré l’autosatisfaction, l’inconséquence, la lâcheté, entretenant au sein du peuple de France une confortable ignorance. Jusqu’à ce que plus de trente mille de ses enfants se trouvent dans l’obligation d’aller s’y faire tuer. Pour rien.
Ce serait un inqualifiable gâchis si tant de femmes et d’hommes, enracinés au plus profond de cette terre devenue la leur, par adoption ou par naissance, n’y avaient investi le meilleur d’eux-mêmes.

Comment ne pas souhaiter voir le peuple algérien poursuivre avec succès la mise en valeur de ce riche pays, en dépit d’un présent perpétuellement semé d’embûches ?
Comment ne pas rêver d’une Algérie enfin sereine, enfin sûre d’elle ? D’une Algérie en PAIX ?

« Il me semblait que j’étais enfin revenu au port, pour un instant au moins, et que cet instant désormais n’en finirait plus. »

Albert Camus. Retour à Tipasa




0006

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0008

La cathédrale
(rasée sur l'ordre de
Houari Boumedienne)

Le lycée de jeunes filles

La basilique de
Saint Augustin à Hippone

0017

0021

0022

L'hôpital Ibn Sina

Le port

Hammam Meskoutine

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